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À vingt-trois ans, j'avais un poste correct, un salaire qui tombait chaque mois et l'impression tenace d'avoir signé pour une vie que je n'avais pas vraiment choisie. Trois livres ont fait voler cette impression en éclats. Ils ne m'ont pas seulement donné des idées : ils m'ont fait changer de pays, de métier et, au fond, de camp. Aujourd'hui je dirige une maison d'édition qui traduit précisément ce genre de livres en français. Voici les trois livres qui m'ont mis sur cette route.

1. The Sovereign Individual, de James Dale Davidson et Lord William Rees-Mogg

Publié en 1997, ce livre décrit avec une précision troublante le monde dans lequel nous vivons déjà : l'érosion du monopole de l'État sur la richesse et sur la loyauté des citoyens, et la montée d'individus capables de travailler, de gagner leur vie et de s'installer par-delà les frontières. Je l'ai lorsque j'étais en voyage au Mexique, et c'était également la première fois que je rencontrais des digital nomads, qui vivaient précisément de l'arbitrage géographique décrit dans le livre. Cela a déclenché en moi une profonde envie d'indépendance et de liberté.

La force du livre tient à sa méthode. Les auteurs remontent aux grandes ruptures de l'histoire — le passage de la chasse à l'agriculture, puis de l'agriculture à l'industrie, afin de démontrer que chaque bond technologique redistribue le pouvoir et emporte les institutions qui régnaient sur l'âge précédent. Selon eux, nous vivons le basculement de l'âge industriel vers l'âge de l'information, et l'État-nation y perdra ce que le seigneur féodal avait perdu à la Renaissance.

Les auteurs annonçaient une monnaie numérique hors de portée des gouvernements bien avant avant l'apparition du Bitcoin. Le détail prophétique impressionne, mais c'est leur thèse centrale qui m'a saisi : à l'âge de l'information, celui qui maîtrise ses compétences, sa mobilité et son argent n'a plus besoin de demander la permission. J'ai donc fait le nécessaire les années suivantes afin de pouvoir entreprendre en ligne et ne plus dépendre d'un poste salarié et d'un seul État.

2. L'Anatomie de l'État, de Murray Rothbard

Un texte court, presque un pamphlet, qu'on lit en une soirée et qu'on rumine pendant des années. Rothbard y pose une question simple et gênante : qu'est-ce que l'État, réellement, une fois qu'on retire les drapeaux, les hymnes et les grands mots ? Sa réponse retire le vernis d'un coup.

Concrètement, il s'agit d'une organisation qui détient le monopole de la violence sur un territoire et s'en sert pour prélever des ressources par la contrainte, l'impôt en tête. Ce qui m'a marqué, c'est surtout la mécanique d'entretien qu'il décrit. Rothbard montre comment un tel appareil se maintient dans le temps : par la propagande, par l'alliance avec les intellectuels chargés de fabriquer sa légitimité, et par une poignée de mythes que l'on ne songe jamais à remettre en question.

Ce livre m'a appris à distinguer la société de son gouvernement, deux choses que l'école m'avait soigneusement confondues. On peut être en désaccord avec les conclusions de Rothbard et sortir malgré tout de ces pages incapable de regarder un journal télévisé de la même manière. Pour l'entrepreneur que je devenais, c'était un outil : comprendre les règles du jeu, leurs origines et leurs coûts cachés, avant de bâtir quoi que ce soit dessus. On ne construit pas sur un terrain dont on ignore la nature.

3. Défendre les indéfendables, de Walter Block

Le plus provocateur des trois, et celui qui m'a le plus musclé l'esprit. Block y prend les personnages les plus méprisés de la société — le spéculateur qui profite de la pénurie, l'usurier, le maître-chanteur, la prostituée, le dealer de drogue — et démonte, cas par cas, l'indignation réflexe qu'ils suscitent. Son pari : si les principes du marché libre s'appliquent à ces cas extrêmes, alors ils s'appliquent partout. On n'est pas obligé d'adhérer à chaque démonstration. Là n'est pas l'intérêt. L'objectif est seulement de comprendre pourquoi tous ces comportements habituellement décrits comme néfastes, rendent en réalité un service utile à la société.

Hayek lui-même, peu suspect de radicalisme, avait résumé l'effet du livre ainsi : « Certains le trouveront trop fort ; il leur fera du bien même s'ils le détestent. »

L'intérêt, c'est la gymnastique. Chapitre après chapitre, Block m'a forcé à séparer ce que je ressentais de ce que je pouvais raisonner. À traquer la conséquence économique réelle derrière le jugement moral facile. Cette discipline vaut de l'or au quotidien, nous permettant de mieux analyser les situations que tout le monde, en ayant un prisme renforcé. J'ai appris à me méfier des vérités que personne ne prend la peine de vérifier, et de toujours raisonner un cran plus loin.

Ce que ces trois livres ont bâti

Mis bout à bout, ces trois lectures racontent une progression : voir où va le monde, comprendre les institutions qui prétendent le diriger, puis apprendre à penser par soi-même une fois les évidences retirées. C'est cette trilogie qui m'a conduit à fonder une maison d'édition consacrée aux idées de liberté économique et de souveraineté individuelle. Je passe désormais mes journées à faire traverser ces livres d'une langue à l'autre, pour que d'autres lecteurs francophones vivent le déclic que j'ai vécu.

Si vous ne deviez en ouvrir qu'un, commencez par L'Individu Souverain. Olivier Roland en a d'ailleurs rédigé la postface, et c'est un livre qui l'a aussi inspiré pour son livre Tout le monde n'aura pas la chance de quitter son pays.


Cet article participe à l'événement « Les 3 livres qui ont changé ma vie » du site Des Livres pour changer de vie. J'apprécie beaucoup ce site, et mon article préféré est sans surprise celui consacré à L'Individu souverain — le livre par lequel tout a commencé pour moi, et dont je parle plus haut.